«Mais à quoi sert l’école?»

 

(avril 2000)

 

Cette question fondamentale, élémentaire, courageuse, a été posée par une future enseignante, lors d’une récente session de formation organisée à l’École normale et à laquelle les parents étaient aimablement conviés. Cette question en dit long sur la désorientation qui règne actuellement dans l’école vaudoise et – on ne s’en étonnera donc pas – dans l’école même des futurs enseignants.

 

Elle nous a confirmés dans l’urgente nécessité d’un sursaut citoyen. Nous avons eu la preuve que ce n’est pas seulement l’institution scolaire qui est en danger, mais, à travers elle, une société de citoyennes et de citoyens capables de discernement et de réelle autonomie.

 

L’enjeu dépasse de loin EVM, petite querelle d’épiciers dans le grand supermarché mondial. Jugez plutôt.

 

L’école sponsorisée?

Un professeur de sociologie de l’Université de Genève était venu expliquer à ces futurs enseignants que, mondialisation et concurrence obligent, tous les pays développés, sous la férule des États-Unis et de la Grande-Bretagne, allaient privilégier une évaluation des systèmes de formation par «outputs», c’est-à-dire par la simple question : «Qu’est-ce que rapporte un dollar investi dans telle école par rapport à telle autre». Il faut savoir ainsi, toujours selon le même professeur, qu’un des changements inévitables que va subir l’école, aujourd’hui «bétonnée» (au sens propre et figuré), sera de se libérer de son carcan et de «s’éclater». Il y aura ainsi l’école X, l’école Y, l’école Z. Chacune sera évaluée à l’aune de la rentabilité immédiate des «compétences» qu’y auront acquises les élèves.

 

Certaines bizarreries ou absurdités, très coûteuses en temps pour les enseignants, comme le remplacement des manuels par des fiches fabriquées par chacun dans son coin, ne s’éclairent-elles pas d’un jour nouveau? Ne sont-elles pas les prémices de l’école éclatée qu’on nous annonce?

 

Il ne faut pas être grand clerc non plus pour comprendre que les «compétences» à acquérir auront elles-mêmes été décidées en fonction des besoins immédiats de l’économie de la région considérée. Une des tâches principales des enseignants, «travaillant en équipes» (en groupes de produits?) sera-t-elle de trouver des sponsors, ou d’aller pointer au chômage?

 

Démagogie

Pour qui a choisi l’enseignement comme un métier au service de la collectivité, comme une mission citoyenne, cette perspective utilitariste – marchande – de l’école a de quoi désorienter. D’autant plus que ce sont ces mêmes théoriciens de la «Nouvelle École» qui psalmodient, comme pour endormir un enfant, les concepts enchanteurs d’«auto-évaluation», d’évaluation «formative» ou «informative». Réveillez-vous, sinon le dollar sera votre seul évaluateur et celui de vos élèves!

 

Mais la plus belle trouvaille des pédagogistes est le célèbre mot d’ordre : «l’Élève au centre!». Elle a tout en effet pour abuser les futurs enseignants et les parents d’élèves. C’est elle, sans doute, qui a convaincu une majorité de Vaudois de voter en faveur d’EVM.

 

Le savoir au centre

Réveillons-nous! Ce n’est pas l’élève qui doit être au centre de l’école, mais le savoir, c’est-à-dire l’apprentissage de connaissances objectives, précises et structurées. Et pareilles pour tous.

 

L’enseignant doit avoir pour seule mission d’apprendre aux élèves à s’approprier activement ce savoir, à exercer leur intelligence critique et à devenir ainsi capables d’affronter les défis d’un monde en plein bouleversement. L’économie elle-même en sortira gagnante sur le long terme, comme l’a rappelé récemment le Radical Yves Christen, (Le Temps, 12.04.00, p.10).

 

Le savoir au fondement du «savoir-être»

Il en va de même du «savoir-être» ou, comme on disait dans le temps, de la conduite exigée pour vivre en société. L’apprentissage de la tolérance et du respect de l’autre, de la gestion des conflits et des comportements violents, passe aussi par le savoir. Il est une composante du savoir. Un cours d’histoire sur la barbarie nazie, en partant du procès Amaudruz, aura une valeur éducative autrement plus efficace que des séances de médiation et autres gadgets psychologisants du genre Objectif Grandir. Idem de la lecture du journal d’Anne Frank en cours de français. Et, en cours de maths, rappeler que ce sont les Arabes qui ont inventé l’algèbre ne fera-t-il pas plus d’effet qu’un long discours sur le respect qu’on doit à Ahmed? En replaçant le savoir au centre de l’école, les enseignants pourront exercer à nouveau leur métier et ne seront plus obligés de jouer aux parents de substitution ou aux psychologues amateurs.

 

Le savoir est le capital des pauvres

Le savoir est un capital. Le legs commun de l’humanité. La «Nouvelle Économie» l’a bien compris. Laisserons-nous une minorité se l’accaparer pour elle seule, en cassant l’institution scolaire pour en faire autant de centres de profits? Le savoir est un capital que les enfants de milieux économiquement défavorisés ont une chance de s’approprier dès leur plus jeune âge. Grâce à l’école et, comme nous le rappellerons plus loin, grâce au mérite.

 

L’échec peut être formateur

Et l’échec scolaire, justement, en particulier chez les enfants de familles défavorisées? C’est là la réplique que certains tenants de l’école fast-food ne manquent jamais de nous renvoyer.

 

L’échec est un moment – inévitable – de la réussite. S’il y a une valeur éducative que les soi-disant experts en «savoir-être» devraient enseigner ou apprendre à enseigner aux élèves, c’est bien celle-là. Une des valeurs positives, pour une fois, de la culture nord-américaine, dont ces mêmes experts n’arrêtent pas de s’inspirer par ailleurs.

 

L’échec n’est pas grave si on le relativise et si on reçoit les moyens de le surmonter. La loi prévoit les heures d’appui. Combien de ces heures (ou de classes à effectifs réduits) pourraient-elles être financées en supprimant la plupart des postes ou mandats d’«experts en pédagogie» qui lui causent un coût exorbitant en nombreux rapports, multiples colloques et autres sessions de «sensibilisation» pour des enseignants qui auraient mieux à faire?

 

Bof…

L’échec n’est pas grave si l’élève peut comprendre pourquoi il s’est produit, d’où il vient et comment éviter les mêmes erreurs. Or dans le nouveau système d’évaluation qui a supprimé les notes et, surtout, les moyennes, où il suffit d’être «suffisant» partout, cela donne : Bof, pourquoi m’améliorer encore dans mes branches de prédilection? Bof, pourquoi faire un effort dans mes branches faibles pour améliorer une moyenne générale qui n’existe plus? D’ailleurs je ne vois plus où j’en suis, ce que sont mes points forts et mes points faibles!

 

Le mérite est le capital (bis) des pauvres.

La bouteille à encre : au royaume du «suffisant» et de la «remédiation», ni succès ni échec. Et, par voie de conséquence, la disparition de l’effort et du mérite. Celui-ci devrait être pourtant le seul critère d’évaluation. Car le mérite est aussi un capital pour les enfants de familles défavorisées, le seul qu’ils puissent faire immédiatement fructifier.

 

L’échec programmé

Le chef d’œuvre des pédagogistes est de programmer l’échec à coup sûr, mais le plus tard possible, hors de l’école: leur responsabilité en sera ainsi dégagée.

 

Si nous ne nous réveillons pas, l’exemple de la France le démontre, leur «savoir-faire» finira par endormir tous les élèves et d’amener les plus faibles d’entre eux à la guillotine, celle du certificat, du bac ou des examens propédeutiques à l’université. Sans pour autant en avoir fait des apprentis instruits et cultivés (dans l’hypothèse, bien sûr, où ils auront trouvé une place d’apprentissage en ne sachant, pour beaucoup, comme en France, ni l’orthographe ni le calcul élémentaire ni ce que raisonner veut dire). Bonjour l’amertume et la colère! Où seront alors les spécialistes en «(re)médiation»?

 

En matière d’échec, pour tous les jeunes sacrifiés sur l’autel des «théories», difficile de faire mieux. Est-ce à ça que doit servir l’école?

 

Volonté politique

La réponse – rassurons la courageuse étudiante – est bien évidemment non. Et la solution est simple. Elle commence par un message fort et sans ambiguïté de l’autorité politique, y compris en direction des parents qui négligent l’importance du savoir dans la réussite personnelle, à tous points de vue, de leurs enfants.

 

Ce message, simple, consiste à dire ceci. Sachez, ou rappelez-vous, que l’école sert à éduquer en enseignant, en transmettant des connaissances et en exerçant l’intelligence. Cela exige un grand effort, mais cela en vaut la peine. Car votre enfant sera évalué, clairement et objectivement, sur son seul mérite.

 

Jacques Rey, avril 2000