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Plaidoyer
pour des langues vivantes |
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Et
quand nous parlerons tous un mauvais anglais international aussi insipide
qu'une tomate de serre, nous comprendrons-nous mieux? Les
langues ne sont pas, quoi qu'on veuille en penser aujourd'hui, des codes-barres
sonores, des onomatopées améliorées dont la seule fonction serait de nous aider
à trouver notre hôtel à Berlin ou à faire le plein au garage. Elles ne servent
pas uniquement à «comprendre une consigne«, «lire une information»,
«transmettre un message» ou «donner un renseignement». Elles ont leur couleur,
leur musique, leur charme et leur caractère propre. Elles évoluent et se
transforment. Elles sont chargées d'histoire, de culture, racontent nos
errements et nos conquêtes, reflètent la douleur et le mystère de notre
condition, portent notre empreinte
commune, nos différences, nos élans vers la joie et notre part de ténèbres. En
bref, elles expriment notre humanité. Qu'on les enseigne alors comme telles,
avec toute leur complexité, leurs richesses et leurs bizarreries. Qu'on ne les
simplifie pas, qu'on ne les brade pas, qu'elles ne deviennent pas un article de
vente promotionnelle d'une fin de législature. Apprenons
à nos enfants à choisir un mot avec soin, à ciseler une phrase. Plus tard ils
seront orfèvres, fleuristes, pianistes, professeurs d'anglais, vendeurs ou
chirurgiens. Donnons-leur le goût du travail bien fait, l'amour de la précision
et de l'équilibre. Que la langue enseignée, quelle qu'elle soit, les surprenne,
se dérobe, leur résiste, les émerveille et les fasse grandir. Que «l'aurore aux
doigts de rose» d'un professeur de grec les ramène au commencement du monde;
que la poésie italienne éveille en eux un inextinguible désir de beauté; que la
lecture d'un roman de Thomas Hardy ou d'une pièce de Shakespeare leur donne
envie d'aller arpenter seuls, un jour de grand vent, les collines du Dorset ou
les landes d'écosse; que leur âme
tressaille en entendant «O Mensch! Gib
acht! Was spricht die tiefe Mitternacht?»; et que l'impertinente
indépendance d'esprit d'un Voltaire les sauve des intégrismes et du
politiquement correct. A eux
les listes de vocabulaire qu'il faut apprendre et réviser trois cents fois: ce
sont les cailloux du Petit Poucet qui les aideront à retrouver leur chemin dans
la forêt. Et les règles de grammaire devant lesquelles nous avons tous rechigné
(moi plus que quiconque): des fondations solides, sur lesquelles construire un
édifice qui ne s'écroulera pas comme leur premier château de sable. Quelle que
soit la méthode choisie, il est fort peu probable qu'ils soient tous bilingues
au sortir de l'école. Il leur faudra encore des heures d'étude, d'autres cieux,
de nouvelles rencontres. L'un tombera amoureux de quelqu'un venu de l'autre
bout du monde et apprivoisera enfin les sonorités qui l'intimidaient jusque-là.
Tel autre parlera cinq langues à vingt ans.
Certains se remettront à l'allemand sur le tard pour changer de métier,
et découvriront avec bonheur qu'ils n'avaient pas tout oublié. Quelques-uns, à
coup sûr, oublieront tout, et vous diront dans soixante ans, avec un délicieux
sourire d'excuse: «Oh moi, vous savez, je n'étais pas fait pour les langues, ou
elles n'étaient pas faites pour moi». Qu'on leur laisse, aussi, cette
liberté-là, qu'on ne les fonde pas tous dans le même moule. Faut-il,
en Suisse, apprendre d'abord l'allemand ou l'anglais? La question mérite qu'on
y réfléchisse avec calme. Demandons-nous, en prenant le temps nécessaire, ce
qui est bon pour nos élèves, quel pays nous souhaitons laisser à nos
descendants. écoutons, surtout,
ce que les maîtres de langues ont à nous dire: les guides connaissent, mieux
que nous, les séductions et les difficultés de la montagne. Et
continuons, bien sûr, à enseigner ces deux langues à l'école! L'idéal serait de
pouvoir les enseigner toutes. Mais qu'on le fasse comme tout ce qui doit défier
le temps: avec rigueur et passion. Ludmilla
Thévenaz, novembre 2000 |
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